Galimatias

Sous le signe du "Galimatias", Guéret inscrit une série d'écrivains qui, tant dans Le Parnasse réformé que dans La Guerre des auteurs, apparaissent comme des fauteurs de troubles à éliminer : Nervèze, Des Escuteaux, Puget de La Serre. Cette mise à ban impitoyable, qu'ont prononcée avant lui Sorel et Furetière, s'adresse peut-être moins aux ouvrages incriminés qu'à certaines tendances stylistiques jugées contraires à l'élaboration d'un style épuré.

Galimatias ou phébus ?

En dépit d'une étymologie incertaine, le mot galimatias est bien implanté dans le vocabulaire critique du XVIIe siècle. Montaigne a été l'un des premiers à en faire usage dans son essai "Des pédants" (I, 24), où le recours au galimatias apparaît comme un moyen de confondre la jactance d'un homme de loi imbu de son savoir. La définition procurée par le Dictionnaire de l'Académie à la fin du siècle confirme du reste l'association du galimatias à la sphère du pédant : "Discours embrouillé et confus qui semble dire quelque chose et ne dit rien."

Toutefois le galimatias entre parallèlement dans une autre distorsion du discours, le style phébus, auquel cèdent ceux que l'on qualifie volontiers de beaux esprits. "On dit proverbialement, note Furetière, qu'un homme parle phébus, lorsqu'en affectant de parler en termes magnifiques, il tombe dans le galimatias et l'obscurité". Tandis que le galimatias du pédant se signale par l'enflure et l'usage outrancier des fleurs de rhétorique, celui du bel esprit est la conséquence d'un recours indiscret à la concision préconisée par les émules du style coupé. Dans un cas comme dans l'autre, on est en présence d'une forme d'excès, propre à compromettre la clarté de l'expression.

Si la définition du galimatias, ou du parler phébus qui est son pendant, semble dépourvue de toute ambiguïté, sa mise en oeuvre comme critère d'analyse textuelle est nettement plus délicate. A la manière de la pédanterie, objet d'un verdict souvent assez aléatoire, le galimatias se révèle un expédient commode pour dénoncer la prose d'un adversaire. L'accusation revient donc régulièrement sous la plume des arbitres de la valeur littéraire, et il n'est pas rare de voir les mêmes individus figurer tour à tour en position de juge et d'accusé. C'est par exemple le cas de Balzac, qui se donne comme le modèle d'une éloquence raffinée, dans laquelle un Goulu prétendra ne voir que des subtilités inintelligibles.

Une fois faite la part des attaques personnelles, il n'en reste pas moins que les remontrances généralisées contre le galimatias ou le style phébus reflètent des choix esthétiques précis. En relayant cette condamnation, Guéret s'inscrit dans la mouvance où se côtoient les adeptes d'un idéal stylistique dominé par l'aisance et la clarté, apte à "civiliser la doctrine", pour reprendre la formule de Balzac.

Mais le galimatias auquel s'attaque Guéret est davantage qu'un simple travers à éviter. Tant dans La Guerre des auteurs que dans Le Parnasse réformé (p. 33-38), il est explicitement désigné comme la marque de fabrique d'une série d'écrivains dont les noms, sans cesse répétés, finissent par constituer une manière de paradigme du mauvais usage : Nervèze, des Escuteaux, Puget de La Serre.

Nervèze et les autres

Guéret n'est certes pas le seul contempteur de ce qui est devenu, dans le langage de la critique contemporaine, une référence transparente : le "style Nervèze". Adulé au début du siècle, Antoine de Nervèze est systématiquement décrié dans les années 1660, tant pour sa poésie que pour ses oeuvres romanesques dont le style ampoulé est jugé détestable. On lui associe fréquemment son contemporain Nicolas des Escuteaux, passible de la même réprobation. A telles enseignes que le binôme "Nervèze-des Escuteaux" devient l'expression d'un blâme automatique, comme en témoigne par exemple la première version de l'Histoire comique de Francion (1623), comparant les prétentions d'Hortensius à la sottise d'un de ses valets, qui débitait à sa maîtresse des pages arrachées aux "amours de Nervèze et de Des Escuteaux" (Livre XI, éd. cit., p. 432).

Comme tous les raccourcis, cette sentence sans appel que prononcent à la même époque Sorel dans sa Bibliothèque française et Furetière dans sa Nouvelle allégorique mérite examen. En soulignant la variété de l'oeuvre de Nervèze, qui est loin de se borner au seul registre romanesque, en analysant ensuite l'éventail élargi des styles qui en découlent, Roger Zuber a bien établi la nature essentiellement emblématique d'un tel jugement. Au même titre que Nicolas des Escuteaux, François Du Souhait ou François des Rues, auteur des Marguerites françaises, Antoine de Nervèze n'est à bien prendre que le prête-nom d'une génération poétique, celle qui s'est retrouvée notamment autour de la Reine Marguerite. Héritière de la tradition ronsardienne, elle a contribué significativement à l'instauration, à la Cour et à la Ville, d'une civilité des moeurs étroitement liée à la politesse du langage.

En parcourant divers fragments textuels contemporains, R. Zuber établit quelques similitudes frappantes entre la manière prétendument ampoulée de Nervèze et celle d'auteurs comme Deimier ou Goulu, auxquels on n'a jamais songé à reprocher un pareil défaut. On alignerait aisément d'autres exemples. Tel vers de Malherbe, "Et les fruits passeront la promesse des fleurs" (Prière pour le Roi Henri le Grand) est régulièrement admiré comme un modèle d'élégance attique. C'est peut-être oublier que la formule est déjà en germe dans le préface des Marguerites françaises, promettant au lecteur de lui faire "goûter les fruits" dont il a "flairé les fleurs" ? On pourrait également mettre au compte de ces verdicts plus aléatoires que réellement fondés les attaques de Bouhours contre Saint-Cyran, qui n'avait jamais passé avant lui pour un fauteur de galimatias (La Manière de bien penser dans les ouvrages de l'esprit, 1687, Dialogue IV, p. 346 sq.) Les remontrances stylistiques qui se multiplient à compter des années 1660 présentent manifestement un enjeu qui dépasse leur visée explicite.

Une notion agonistique

L'amalgame, opéré par l'accusation de galimatias, entre des auteurs qui n'ont souvent en commun que leur inscription dans une époque encore largement habitée par les repères humanistes, caractérise avant tout une prise de distance à l'endroit du passé récent. L'idéal de la parole aérée, naturelle et efficace qui sous-tend l'influence des milieux mondains se présente, on le sait, en termes de rupture. On ne s'étonnera donc pas trop de voir l'élimination de Nervèze et des siens portée par Adrien Baillet au crédit de Malherbe : "C'est lui plus qu'aucun autre qui a courageusement exterminé tous ces styles de Nervèze, et de des Escuteaux, et toutes ces autres affectations ridicules qui auraient rendu notre langue hideuse et grotesque sans ce secours salutaire" (Jugement des savants, II, p. 354). C'est pour défendre cette génération désavouée que Marie de Gournay organisera sa stratégie "réactionnaire", dénonçant l'arrogance anarchique des prétendus novateurs qu'elle désigne en l'occurrence comme des ignorants.

Mais les combats de la "vieille Muse" appartiennent désormais au passé, ce qui autorise Guéret ses pairs à renverser les termes de l'affrontement. Dans La Guerre des auteurs, ce sont les écrivains de la première partie du siècle, présentés comme des attardés en perte de vitesse, qui fomentent la division. Emmenés par Puget de La Serre, Nervèze, Des Escuteaux et d'autres tenants d'un "style qui a fait secte" se hérissent contre le nouvel ordre établi qui a signé leur déclin, au point de comploter l'assaut du Parnasse. Il va sans dire que cette réplique de la guerre des géants contre l'Olympe se termine par la déconfiture de la "Muse hydropique". Les vaincus amorcent une retraite amère, non sans avoir préalablement empoisonné la fontaine d'Arétuse en y déposant chacun un exemplaire de ses oeuvres …

La fable critique pourrait s'en tenir à cet épilogue, qui signerait le triomphe définitif de la clarté sur le galimatias. Or Guéret laisse place à une objection, celle d'un "Politique moderne" reprochant à Apollon d'avoir chassé des auteurs qu'en d'autres temps il a accueillis sur son Parnasse. Et de rappeler, par le truchement du Poète crotté de Saint-Amant, le souvenir de ceux que l'on "caressait" naguère à la Cour comme à la Ville :

J'ai vu que vous preniez de noises
Pour des Marguerites françoises,
Et qu'eussiez joué des couteaux
Pour Nervèze et des Escuteaux;
Et depuis peu même La Serre,
Qui livre sur livre desserre,
Dupait encore vos esprits
De ses impertinents écrits.

La tolérance s'impose, d'abord parce que les "distillateurs de galimatias" n'ont pas dit leur dernier mot : leur influence survit dans les calembours que cultivent les Turlupins, ou dans les subtilités attribuées aux précieuses. Par ailleurs, les auteurs "réformés" sont loin de s'entendre sur la teneur des nouvelles règles imposées par Apollon.

À l'instar des critiques de sa génération, Guéret s'empare de la notion de galimatias pour célébrer l'affirmation d'une culture mondaine fondée sur l'élégance de la forme et les clartés de la raison, qui a définitivement relégué les recherches esthétiques issues de la Pléiade. C'est du reste pour signaler cette situation sans retour qu'il adopte l'allégorie guerrière, dont E. Mortgat-Longuet a montré qu'elle constitue un support caractéristique de l'histoire littéraire "mondaine". Mais s'il souscrit à cet ordre des choses, ce n'est pas sans quelque "pensée de derrière". L'histoire littéraire reconfigurée sur le mode du combat entre l'ombre et la lumière n'épuise manifestement pas sa réflexion. S'ils sont impitoyablement récusés, Nervèze et sa bande n'interviennent pas moins de manière récurrente dans ses remarques critiques. Emblèmes, peut-être, d'une tentation permanente que l'honnête homme n'a jamais fini de conjurer. A moins qu'ils ne suggèrent un itinéraire alternatif dont il serait dommage de faire définitivement le deuil. L'histoire littéraire selon Guéret ne se lit pas comme une trajectoire sans retour.

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