La Guerre des auteurs (synopsis)

La Guerre des auteurs anciens et modernes avec La Requête et arrêt en faveur d’Aristote (Boileau) La Haye, Arnout Leers le fils, 1671

La dédicace est adressée à “Monsieur L.D.R.” : faut-il lire L’Abbé des Roches ? La présence d’un unique dédicataire contribuerait ainsi à souligner la solidarité de La Guerre des auteurs avec Le Parnasse réformé, les deux essais s’adressant à un interlocuteur commun. L’abbé des Roches pourrait donc correspondre à celui que les deux textes désignent par son nom de berger, Nicandre.

La brève dédicace traduit une connivence enjouée entre l’auteur et son dédicataire. Pour se venger d’un mauvais tour que lui fit ce dernier, Guéret lui adresse dans sa solitude champêtre une “légion d’auteurs” assez “fâcheux” pour l’“embarrasser”. A moins qu’il ne prenne plaisir à la plaisanterie…

Introduction

L’amorce du texte relate un “nouveau songe” de l’auteur, ce qui contribue à le situer dans la continuité du Parnasse réformé, relation d’un songe que terminait une première adresse à “NicandreAlain Viala considère Nicandre comme “un nom à clef, mais dont l’interprétation fait difficulté” (Naissance de l’écrivain, op. cit., p. 159, n. 3). La question de savoir s’il faut assimiler ce personnage à l’abbé des Roches reste ouverte.
Nicandre est un nom de berger. Il apparaît notamment dans Il Pastor fido de Guarini, traduit en 1664 par l’abbé de Torche. On le retrouve chez Molière dans Mélicerte (1666). Un nom de berger équivaut aisément à un nom de Parnasse. On retiendra par exemple le Discours d’Aristarque à Nicandre sur le jugement des esprits de ce temps et les fautes de Phyllarque, de Bernard de Javerzac (1628), pamphlet rédigé dans le cadre de la polémique Goulu-Balzac. (Voir Antoine Adam, op. cit., t. 1, p. 251.)
”. La forme épistolaire, esquissée en fin de parcours dans le premier essai, constitue le cadre du second.

L’auteur rappelle à Nicandre la réforme annoncée par Apollon dans Le Parnasse réformé : comme il fallait s’y attendre, l’entreprise se solde par un échec. Bien plus, elle engendre un désordre général, au point d’amener Apollon à songer à l’exil.

Puget de La Serre et les siens

Le récit de la sédition renvoie plaisamment à Thucydide qui, au Troisième livre de sa Guerre du Péloponnèse s’étend, à propos de Corcyre, sur les dommages causés par les guerres intestines. De cette prestigieuse comparaison, on passe à un rapprochement sans doute plus familier à Guéret, la “confusion de parties et d’avocats” qui parlent tous à la fois. La dernière analogie est empruntée à Furetière qui, dans La Nouvelle allégorique, a mis en scène une bataille des livres où les in-folio l’emportent sur les in-12.

Parmi les fauteurs de trouble, on retrouve La Serre, Nervèze et des Escuteaux (p. 5-10) déjà épinglés dans Le Parnasse réformé. Ils s’engagent dans un plaidoyer en faveur du “style qui a fait secte”, et qu’illustre, aussi bien que Les Marguerites françoises de François des Rues (1609), Le Secrétaire à la mode de La Serre (1624), ouvrage promis à une longue renommée dans sa forme remanié en 1640, Le Secrétaire de la Cour.…

DulotOn ne sait rien de ce poète que Tallemant (op. cit., t. II p. 658-660) présente comme un fou. Sarasin en a fait le héros malheureux d’une plaisante satire : Dulot vaincu, ou la guerre des bouts-rimés (1653). propose à ses compagnons d’infortune de partir à l’assaut de l’Olympe, avant de démontrer à Nervèze la méthode qu’il a prétendument inventée pour rimer sans effort.

Des Escuteaux propose au contraire de se maintenir au Parnasse, en s’appuyant sur d’anciens alliés, parmi lesquels François de Rosset, auteur bien connu de nouvelles tragiques, mais qui s’est signalé parallèlement dans la veine galante (Lettres amoureuses et morales des beaux esprits de ce temps, 1606; Délices de la poésie française, 1618).

Malgré ces tentatives de résistance, la “muse hydropique” doit bien convenir de sa déconfiture. Le plus sûr, pour ses zélateurs, est de prendre quelque distance, non sans avoir préalablement empoisonné la fontaine d’Arétuse en y déposant chacun un exemplaire de ses oeuvres.

L’épisode ne se limite toutefois pas au constat d’une défaite qu’annonçait déjà Le Parnasse réformé. Il inclut la réaction d’un “Politique moderne” (p. 10) reprochant à Apollon de chasser de son Parnasse des auteurs qu’il y avait accueillis en d’autres temps avec honneur, et dont l’inspiration pourrait revenir un jour à la mode. Une plus grande tolérance à l’endroit du galimatias s’impose, d’autant que ce style, comme le suggère Saint-Amant dans son Poète crotté, a encore des partisans chez les turlupins et les précieuses. Apollon justifie toutefois sa sévérité en se réclamant de l’idéal de la “fureur” (p. 13) qui se passe de toute considération politique. Intervient alors Aristarque de Samothrace (p. 14 sq.) qui renchérit sur la sévérité d’Apollon : il ne suffit pas de se débarrasser de la “canaille”, mais “il ne faut faire grâce à personne”. Le face-à-face entre l’indulgence du “politique” et le fanatisme du critique intraitable introduit une nouvelle séquence.

De la critique littéraire à la moralisation de l’écriture

Les foudres d’Aristarque déclenchent l’indignation de Plutarque (p. 15 sq.) qui s’en prend aux petitesses des grammairiens dont l’outrecuidance s’attaque aux auteurs les mieux établis. Il trouve un allié en la personne de Cornelius Agrippa de Nettesheim (p. 18 sq.) résumant l’argumentaire de son De Vanitate contre la prétention des hommes de science. Apollon ne serait-il pas bien inspiré d’abandonner cette remuante engeance pour se borner à être le “Père de la Nature” ? Plus modéré, Sénèque va dans un sens analogue, soulignant combien les préoccupations qui habitent l’esprit des habiles les détournent du souci d’être des gens de bien.

Il encourt la virulente riposte de Pétrone (p. 22) qui dénonce l’hypocrisie de sa moraleOn notera que la fin de la réplique tend à superposer Sénèque le Philosophe et Sénèque l’Ancien, auteur des Sentences : “C’est de vous ou de votre père …” Sénèque apparaît ici moins comme l’auteur d’oeuvres précises que comme le porte-parole de la mouvance stoïcienne, dont on sait qu’elle imprègne durablement le XVIIe siècle. , dont le style décousu et les maximes enflées n’ont jamais converti personne. C’est qu’il vivait aux antipodes des maximes qu’il professait.

L’impertinence de PétroneL’apparition successive de Plutarque, Sénèque et Pétrone appellerait une comparaison détaillée avec l’essai contemporain de Saint-Evremond, “Jugement sur Sénèque, Plutarque et Pétrone”, Oeuvres mêlées, III, 3, 1664. à l’endroit d’une des valeurs sûres de la culture contemporaine déclenche des protestations indignées. Juste LipseSur Juste Lipse promoteur de Sénèque, voir Jacqueline Lagrée, Juste Lipse et la restauration du stoïcisme, 1994.
Sur Lipse et Pétrone, voir également Adrien Baillet, Jugement des Savants, éd. La Monnoye, t. 4, 1722, p. 173.
s’avance le premier qui, au nom de sa vénération pour Sénèque, renie son indulgence passée à l’endroit d’un auteur aussi scandaleux que Pétrone. MascaronPierre-Antoine Mascaron, La Vie et les dernières paroles de Sénèque, Camusat, 1637; 1639; Sommaville, 1659. lui fait écho, en tête d’une armée de moralistes (Zénon, Socrate, Epictète, Arrien, auxquels se joint l’Allemand Scioppius /Schoppe) qui assaillent le satirique de leurs injures furieuses.

Pétrone est sauvé in extremis par Juvénal qui s’amuse malicieusement de constater que les disciples de Sénèque sont peu maîtres de leur passions. Leurs aigres propos ne vont-ils pas à l’encontre du détachement philosophique dont ils se réclament ? Perse invite son ami Juvénal à plus de discrétion, sous peine de voir la guerre s’enflammer sur le Parnasse. La satire, rappelle-t-il, doit toujours éviter les esclandres. Cette intervention modératrice (p. 36) ménage une pause à la faveur de laquelle rebondira une nouveau thème de discussion.

Autour d’Homère et de Virgile

On reste néanmoins dans la confrontation entre les auteurs et la critique. Homère se plaint à Apollon des attaques multipliées de Zoïle, qui contreviennent à sa dignité d’auteur universel dont dépendent tous les autres. La consolation vient d’où on ne l’attend guère : c’est Aristophane qui rappelle au “Père des Poètes” qu’Alexandre le tenait constamment à son chevet (p. 39). Le lecteur qui sait les détournements que subit la matière homérique dans les comédies d’Aristophane n’est pas dupe de ce tour de passe-passe au gré duquel le propos s’installe dans le registre burlesque. C’est ce que confirme l’intervention de BoisrobertLes propos attribués à Boisrobert seront repris par Baillet, qui les met au compte de Guéret. Homère est également “remis en place” dans le Mont Parnasse de Grille d’Estoublon (1663). Sur la perte de prestige d’Homère au début du règne de Louis XIV, voir Noémi Hepp, Homère en France au XVIIe siècle, Paris Klincksieck, 1968. défiant, de Scaliger à Vida, les critiques les plus fameux de prendre la défense du poète aveugle qu’il considère tout au plus comme un précurseur des chalands du Pont-Neuf. Le “bel esprit ordinaire du Cardinal de Richelieu” (p. 42) entreprend alors la relecture dérisoire de quelques épisodes de L’Iliade et de L’Odyssée pour en démontrer l’absurdité.

Virgile (p. 48) s’érige contre l’irrévérence de Boisrobert, qui lui vaudrait d’être exclu du Parnasse à la manière de PlatonL’allusion suggère une juste revanche d’Apollon sur le philosophe qui a chassé les poètes de sa République (voir République, X, 595-96; 598 sq. 607b et passim). . Maynard prend toutefois la défense de Boisrobert : au lieu de défendre Homère, Virgile ferait bien de songer à sa propre réputation, en situation fort délicate. Le siècle présent ne se sent en effet plus contraint à l’admiration inconditionnelle à son égard. “Quoi ? parce que vos fautes sont anciennes, pensez-vous que nous soyons obligés de les respecter?” On reconnaît à cet endroit un argument appelé à devenir central dans la future Querelle des Anciens et des Modernes. Suit une critique en règle des incohérences de L’Enéide. Maynard remet notamment en cause la psychologie instable prêtée à Junon, bien indigne d’un habitant de l’Olympe. Ce qui l’amène à relater les grandes lignes de l’épopée dans un registre dévalorisant (p. 54 sq.). Cet intermède burlesque inclut deux portraits : Neptune en Rodomont (p. 55), et Enée en pleurnicheur (p. 57-59). L’amant de Didon est de surcroît blâmé pour son manque de galanterie (p. 62 sq.), non seulement parce qu’il abandonne la reine de Carthage, mais parce qu’il la soumet au long récit de ses aventures, incluant l’histoire ridicule entre toutes du cheval de Troie. Cette relecture facétieuse de pages épiques célèbres suppose la connivence d’un lecteur “suffisant”.

La semonce de Maynard débouche (p. 61) sur l’ébauche d’un parallèle entre Virgile et le P. Le Moyne, dont l’épopée Saint Louis, ou la Sainte Couronne reconquise sur les infidèles (1653) a été considérée comme la réplique moderne de L’Enéide, avant d’être critiquée pour son enflure. Virgile n’a plus qu’à s’en remettre aux consolations de son commentateur ServiusConçus dans une perspective pédagogique, les commentaires de L’Enéide de Servius (IVe siècle) ont été édités en 1660 par Pierre Daniel. Voir Daniel Vallat, “Les métamorphoses d’un commentaire : Servius et Virgile”, Rursus, 2016. , qui ne suffisent pas à cacher sa honte. Son départ laisse place, sans transition, à une nouvelle contestation (p. 67 sq.)

Plaute ou Térence ?

Avec une mauvaise humeur évidente, Plaute aborde Horace qui, dans son Art poétique, a laissé entendre que le ton de ses comédies ne faisait plus rire personne. De quel droit se permet-il un tel verdict, que rien ne fonde, sinon le prétexte parfaitement aléatoire qu’il y manque le “je ne sais quoiVoir Richard Scholar, The je-ne-sais-quoi in early modern Europe : encounters with a certain something, Oxford University Press, 2005 ; ainsi que Benjamin Riado, Le je-ne-sais-quoi : aux sources d'une théorie esthétique au XVIIe siècle. L’Harmattan, 2012.
Le passage incriminé de L’Art poétique (v. 270-274) est cité en note (p. 67) dans la version originale.
” (p. 68) ? L’idéal fumeux d’urbanité dont se réclame Horace (p. 68-69) ne saurait en rien prévaloir contre les saveurs universellement reconnues du sel attique. A preuve, les bons mots de Plaute sont encore traduits dans toutes les langues.

Horace rebondit sur la question des traductions : les mauvaises plaisanteries de Plaute sont encore pires dans leur version française. A la vulgarité de Plaute, il oppose l’élégance de Térence (70 sq.), noyant du même coup les plaintes dont il fait l’objet dans un débat littéraire conventionnelL’opposition des deux comiques latins est un lieu commun de la critique. On le trouve notamment dans “Le Songe d’Hésiode” de Madeleine de Scudéry. L’épitaphe de Molière attribuée à La Fontaine relativise la rivalité des deux modèles en célébrant, chez le dramaturge français, l’alliance de leurs génies : “Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, / Et cependant le seul Molière y gît.” . Cette mitigation de l’argument est confirmée par Térence lui-même qui, au lieu de se prévaloir d’un parallèle où il a généralement le beau rôle, se plaint de ce que les poètes ne soient guère honorés que par la postérité. Cette remarque lui offre l’occasion d’un hommage appuyé aux “excellentes plumesLa note de la p. 74 mentionne “Messieurs de Port-Royal”, autrement dit Isaac Le Maistre de Sacy, dont la traduction date de 1647, ainsi qu’Etienne Algay de Martignac, dont les traductions, parues en 1670, complètent celles de son prédécesseur.” qui se sont ingéniées à rendre ses oeuvres en français (p. 74).

Littérature sérieuse ou mondaine ?

La déviation insensible du propos vers le thème de l’urbanité fait se lever un nouvel “indigné” en la personne de Jean CrassotJean Crassot (1558-1616), maître de philosophie au collège de Sainte-Barbe, est l’auteur de commentaires systématiques des oeuvres d’Aristote qui ne paraîtront qu’à titre posthume (La science morale d’Aristote, 1617). Son enseignement était apprécié, mais sa réputation porte surtout sur son allure négligée et ses mimiques ridicules. En témoignent les vers gravés sous son portrait : Sic erat intonsis facies neglecta capillis / Quae post se turmas hominum juvenumque trahebat (Epigrammata in virorum litterarum imagines, Rome, 1641). Voir Dictionnaire de Biographie française, IX, 1960, p. 1173. , véritable parangon de la vanité scolastique, qui s’engage dans une diatribe contre le succès littéraire des “bagatelles”. Il trouve en Claude de L’Estoile un antagoniste non moins virulent, qui récuse l’utilité des commentaires philosophiques généralement ennuyeux et stériles, à la notable exception de Descartes et de Gassendi (p. 78). Comment ne pas préférer à ces esprits prétendument sérieux qui s’affrontent sur des questions insolubles la faconde des poètes et des orateurs “qui charment le beau monde” ? En porte-parole de la galanterie, L’Estoile se réjouit de voir les pédants écartés du “cercle des ruelles”. Aristote y fait place à ”ma commère la carpe” de La Fontaine ou aux “Stances sur une souris” de Sarasin. Selon toute évidence, Chapelle et Bachaumont survivront aux commentateurs du Stagyrite (p. 80).

Cette controverse est interrompue par l’arrivée d’un “Turc égaré” (p. 81) dont le regard non prévenu envisage le décor conventionnel du Parnasse sous un éclairage burlesque : “neuf vieilles filles, un violon et un cheval ailé…” C’est en vain que Du Ryer tente de le convaincre de l’éminente dignité des arts et des lettres. Ses propos sont inopinément suspendus par le fracas nocturne d’une coquette rentrant du bal (p. 83). L’interruption est une occasion de souligner le caractère très ludique du propos : le songe promettait justement au rêveur d’ “entendre les contestations agréables, qui semblaient se préparer entre Martial et Catulle d’une part, Démosthène et Cicéron de l’autre” (82). On retiendra l’oxymore contestations agréables, qui met en évidence le caractère gratuit de ces exercices rhétoriques alignés. Il s’agit davantage de jouer, voire d’essayer les idées en cours dans le champ littéraire, que de prendre parti.

Des poètes

La rupture paraît sans conséquence sur le mécanisme du songe qui reprend bientôt son cours. Phyloxène marque son ressentiment à l’endroit de Denys de Syracuse, qui avait condamné le poète aux carrières sous prétexte que ce dernier refusait de louer ses vers. En représailles, Apollon s’apprête à bannir à son tour le tyran. Cette petite mise en scène est l’occasion d’aborder la fragilité des réputations poétiques face aux jugements intempestifs d’une critique servile. Le système des gratifications veut que, sans la moindre arrière-pensée, on comble d’éloges les puissants au détriment du grand Corneille (p. 86).

Pour remédier à une telle injustice, Apollon prévoit l’établissement d’un “Misanthrope” officiel, doublé d’un “Satirique”. Sarasin lui fait cependant remarquer que c’est peine perdue. Autant se résoudre aux conquêtes de la poésie facile, fille de la mode. Non seulement les petits marquis continueront d’écrire impunément de mauvais vers, mais il y a à la cour de fort bon poètes, même si leurs productions échappent aux repères traditionnels (p. 88-89). La remarque peut être lue comme un écho de la Critique de L’Ecole des femmes : “’on peut être habile avec un point de Venise, et des plumes, aussi bien qu’avec une perruque courte, et un petit rabat uni” (Scène VI).

Cette opposition implicite entre la poésie légère et la poésie savante attire l’attention de Jodelle qui la reprend à son compte (p. 89-93). En consacrant le débat sous les patronages respectifs de la Pléiade et de la réaction malherbienne, JodellePourquoi la parole est-elle donnée ici à Jodelle plutôt qu’à Ronsard ? En raison de sa réputation d’irascibilité ? Il conviendrait d’examiner, pour répondre à une telle question, la réception de Jodelle au XVIIe siècle. reprend le combat amorcé par Ronsard et Du Bartas dans Le Parnasse réformé. A la différence près que les principes de la Pléiade ne se déclinent plus ici sur le ton de la défensive. L’image du poète que promeut Jodelle est celle d’un être doté d’une influence prépondérante sur ses contemporains, détenteur par conséquent d’une très large marge de manoeuvre dans le traitement de la langue. Le poète savant est accompagné d’un mystère. Seuls les initiés peuvent comprendre son art. Tous ces éléments préparent la dénonciation de la poésie moderne, facile à composer et aisée à diffuser. Desportes est considéré comme l’un des premiers responsables de l’affadissement de l’art poétique, désormais ouvert à n’importe qui. Mais c’est évidemment Malherbe qui est le plus violemment pris à partie.

C’est à Gombauld qu’il revient de prendre la défense de Malherbe, parce que l’indignation prive de la parole Racan, son champion attitré (p. 93). Gombauld reprend l’argumentation du Parnasse réformé contre les prétentions usurpées de la Pléiade. Toutefois, l’accent est mis une fois de plus sur la fragilité des réputations littéraires. A l’exception d’Homère et Virgile - et encore, comme on vient de le voir - les poètes les plus prestigieux doivent admettre qu’ils ont fait leur temps au bout de quelques années.…

L’apologie de Malherbe que propose Gombauld met en valeur l’art consommé qui fonde son apparente simplicité. A titre d’illustration, quelques extraits régulièrement cités de la Consolation à M. Du PérierBalzac cite par exemple le même passage dans l’Entretien XXXI, “Comparaison de Ronsard et Malherbe”, éd. Beugnot, t. 2, p. 414. : “Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre …”. On sait ces vers inspirés d’Horace, mais la patte singulière du poète français les a complètement renouvelés : tel est le talent singulier d’un poète “plus original que ce qu’il copie” (p. 99). On notera ici l’intervention de l’originalitéL’originalité apparaît dans ce contexte comme une valeur encore incertaine, indissociable du recours à un modèle préalable. Cf. Balzac, “Comparaison de Ronsard et Malherbe”, loc. cit. : “Il ne gâte point les inventions d’autrui, en se les appropriant. Au contraire, ce qui n’était que bon, au lieu de son origine, il sait le rendre meilleur, par le transport qu’il en fait. Il va presque toujours au-delà de son exemple, et dans une langue inférieure à la latine, son français égale, ou surpasse le latin”. comme valeur.

Toujours selon Gombauld, la simplicité royale de Malherbe se situe aux antipodes de la facilité des mauvais poètes, qui s’agitent en vain : “Quand ils ont renoncé cent fois à leur dessein, et que cent fois ils s’y sont remis inutilement …” (p. 101). Apollon rappelle alors que l’obstination ne peut rien contre le manque d’inspiration. Aussi ne se porte-t-il pas garant de la réussite d’un chef-d’oeuvre épique que son auteur a mis plus de vingt ans à ourdir : l’allusion à La Pucelle de Chapelain est transparente (p. 102). Avoir lu Aristote, Horace et Scaliger est certes de mise chez un poète qui ne saurait négliger les impératifs de l’habileté technique. Mais le don de poésie réside ailleurs.

Apollon est toutefois interrompu dans ses considérations par un inquiétant remue-ménage : c’est Richelieu aux prises avec l’abbé de Saint-GermainMatthieu de Morgues, abbé de Saint-Germain, avait rejoint le camp de Marie de Médicis, exilée à Bruxelles après la Journée des Dupes. Voir l’étude de Seung-Hwi Lim, « Mathieu de Morgues, Bon Français ou Bon catholique ? », Dix-septième siècle, vol. 213, no 4,‎ 2001, p. 655-672. , dont il entend avoir enfin raison après tous les mauvais tour que ce remuant pamphlétaire lui a joués de son vivant. Mais celui-ci ne se laisse pas impressionner : il n’y a désormais plus personne pour défendre la maigre production littéraire du Cardinal. Les épîtres dédicatoires dont il croit pouvoir se réclamer sont désormais lettre morte. Balzac et Boisrobert ont beau faire le rappel (p. 109) : plus personne ne veut se souvenir d’un protecteur devenu inutile.

Digression sur l’éloquence sacrée

Les faiseurs de mazarinades et les historiens de la Fronde s’acharnent alors sur le pauvre abbé qui se réfugie dans l’espace réservé aux orateurs sacrés. Il y rencontre un certain “BirouatCet ecclésiastique n’est pas facile à identifier. La Gazette de Loret mentionne un P. Birouart le 30 nov. 1664, parmi les prédicateurs qui tiennent la chaire des Récollets au Faubourg Saint-Germain.” (p. 110) qui l’interroge sur l’auteur mystérieux des Réflexions sur l’usage de l’éloquence de ce temps. S’engage une discussion entre les deux ecclésiastiques sur cet ouvrage du P. RapinLes Réflexions paraissent sans nom d’auteur chez Barbin en 1671. Voir l’édition moderne de E. T. Dubois, Genève, Droz, 1970. et, dans son prolongement, sur les enjeux de l’art oratoire. Guéret rejoint par ce détour un peu artificiel un de ses thèmes de prédilection. En marge de ces propos sur la chaire et le barreau (p. 112 sq.), on retrouve les personnalités dont il s’entretient dans d’autres écrits : Le Maistre, Lingendes, Ogier etc.

Du Perron intervient dans ce contexte (p. 116-120) pour dénoncer le détournement de la prédication évangélique aux bénéfices de la notoriété et de la carrière. Cette forme de réprobation, visant la restauration de la pureté des premiers siècles chrétiens, est bien dans l’air du temps. On la retrouve chez maints prédicateurs, de Vincent de Paul à Bossuet. La soif d’idéal n’empêche toutefois pas le même Du Perron de tourner en ridicule les prédicateurs populaires dont la rhétorique verse dans la farce. Ses sarcasmes se heurtent à la candeur du “petit père AndréAndré Boullanger, moine augustin (1578-1657) était connu pour une franchise verbale à la mesure de convictions sans partage. Gayet de Pitaval relate plusieurs traits à son sujet dans sa Bibliothèque des gens de cour, 1723. On en retrouve la trace dans les propos que lui prête Guéret :”Foin d’Apollon, foin des muses …” (p. 120). Devant prêcher sur les paroles Omnis caro foenum, le religieux avait entrepris ainsi son sermon : “Foin de vous, Monseigneur; foin de vous, Messieurs; foin de moi etc.” (Gayet de PItaval, t. 2, p. 204). Dans une homélie sur le mauvais riche, le prédicateur comparait ce dernier à un épagneul et le pauvre Lazare à une poule (ibid., p. 212), ce qui n’est pas très différent de l’argumentaire que défend le P. André dans la version de Guéret : on se débarrasse d’un chien inutile après sa mort tandis qu’on apprécie la poule qui, après avoir donné ses oeufs, produit encore un excellent bouillon (p. 125). ” qui appelle à sa rescousse les Barlette, Menot, Maillart et autres vedettes de la prédication médiévale tardive. Le plaidoyer coloré du P. André en faveur d’une rhétorique populaire dont l’efficacité pastorale vaut sans doute largement la rhétorique guindée des prédicateurs mondains inclut les anecdotes qui circulaient à son sujet dans les années 1660.

Des gens de théâtre

Impatient d’intervenir à son tour, Alexandre Hardy interrompt le plaidoyer volubile de l’augustin sous le fallacieux prétexte qu’il est désormais “à la mode de passer du sermon à la comédie” (p. 126). Cette allusion indirecte aux récents débats sur le théâtre introduit une satire en règle des pratiques douteuses devenues courantes dans le milieu des comédiens : pièces annoncées et non jouées, excès de la publicité faite autour des dramaturges, relâchement des exigences formelles etc. C’est une bonne occasion, pour le vieux poète à gages, de mettre en valeur le rythme impressionnant de sa propre production, dont l’abondance instantanée répondait sans faille aux attentes des troupes et de leur public.

Un tel satisfecit n’est guère du goût de Tristan L’Hermite qui reproche à Hardy un style mâtiné d’échos ronsardisants, ainsi qu’une conduite de l’action ignorante des principes élémentaires d’Aristote (p. 128 sq.) Tristan se montre d’ailleurs tout aussi sévère pour la prétention des auteurs réguliers, et la prétention plus grande encore de ceux qui les critiquent. Laissons dire les critiques, suggère alors un “poète comique” anonyme pour qui seul compte l’assentiment du public (p. 132). Il établit un tel parti pris sur l’autorité du Jupiter tragique de LucienOn notera une petite confusion de Guéret, résumant le dialogue de Lucien : le stoïcien Timoclès devient chez lui “Damoclès”. (Dialogue des Morts, XLIV).

Valeurs canoniques dans un paysage confus

Ce nivellement par le bas de l’approbation littéraire inquiète vivement Vaugelas, peu prompt à se laisser gagner par les “applaudissements de la foule” (p. 135). Le grammairien s’engage dans une longue remontrance contre les travers de la production moderne, dans laquelle on repère plus d’une question déjà traitée par les interlocuteurs du Parnasse réformé : la démangeaison d’écrire; la nonchalance des auteurs publiant à tour de bras des écrits qu’ils se sont à peine donné le temps de relire, enfin la prétention de chacun à l’universalité, si contraire à la nature limitée du génie humain. Cette dernière doléance s’accompagne a contrario d’un catalogue des “spécialisations”, dans lequel chaque auteur de renom se voit attribuer le genre où il s’exerce avec la plus grande maîtrise (p. 139 sq.) :

En filigrane de cette liste, reprise avec quelques variantes à La Promenade de Saint-Cloud (p. 94-95), se profile la théorie des modèles, qu’avait déjà esquissée Le Parnasse réformé à propos de la querelle Balzac-Voiture : quel est, des deux auteurs, “le” modèle de l’écriture épistolaire ? C’est la question que pose, en termes voisins, La Nouvelle allégorique en alignant les troupes ennemies sous l’autorité de quelques chefs d’escadron. Il ne s’agit pas nécessairement d’ériger un canon définitif de la littérature moderne, mais de prendre en considération le fait qu’à son tour la production récente est devenue, à l’image des Anciens, génératrice de modèles. Cette approche relève d’une perspective délibérément moderne, même si la nouvelle dignité conférée à la littérature du présent ne remet pas en cause la prépondérance des grands maîtres du passé.

Ce plaidoyer en faveur de la spécialisation littéraire se prévaut de quelques exemples propres à en illustrer le bien-fondé. Ainsi, aux yeux de Vaugelas, Habert et sa Métamorphose des yeux de Philis valent mieux que les “six cents volumes” de Jean-Pierre Camus. Au registre des preuves par la négative, il est question de Scarron égaré à tort dans le registre tragique, de Balzac qui n’aurait jamais dû s’essayer au comique et, comble de l’aberration, du génie immature du petit BeauchasteauBeauchasteau est le fils d’un comédien qui, à l’âge de huit ans, surprend la Ville et la Cour par son génie poétique et la précocité de ses dons intellectuels. Ses poésies sont éditées par Maynard dans un recueil publié chez Sercy en 1657, La Lyre du jeune Apollon ou la Muse naissante du petit de Beauchasteau. Passé un bref engouement, on n’en entendra plus parler. .

S’il célèbre ses contemporains, Vaugelas note cependant que les meilleurs d’entre eux sont ceux qui demeurent à l’écoute des Anciens, acquérant de la sorte un souci de perfection au prix duquel l’abondance de certains Modernes laisse une impression fâcheuse de désordre impuissant. C’est pourquoi il est impératif de réviser la liste des auteurs de ce temps pour en supprimer tous ceux qui ne visent pas l’excellence. Apollon s’empresse d’approuver le principe de cet examen sélectif dont la conduite reviendra naturellement à Vaugelas, qu’assisteront dans cette tâche Balzac et Malherbe (p. 142).

Cette décision amorce la dernière partie de La Guerre des auteurs, sorte de procès-verbal de l’examen de passage qui donne droit d’entrée au Parnasse. Les candidats défilent suivant un ordre chronologique approximatif :

Les censeurs laissent ensuite passer tous les auteurs qui n’appellent guère de corrections ou qui sont en mesure de se corriger eux-mêmes. Cette clause fort généreuse équivaut à un droit d’entrée accordé à presque tout le monde. Ont ainsi droit aux honneurs du Parnasse

Deux auteurs cependant ne passent pas la barre : Marc de Maillet, que Saint-Amant fustige dans son Poète crotté, et Gomez, dont on ne connaît rien, à part l’épigramme citée (p. 171) : Plaise au Roi me donner cent livres … attribuée à Marot dans les Menagiana. L’attribution audit Gomez semble le fait de Guéret.

Alors que Malherbe dépouille ces deux auteurs indignes, Costar en récupère des bribes au nom du principe émis par Pline le Jeune selon lequel il y a toujours quelque chose de bon à prendre dans les mauvais livres. Balzac le prend en flagrant délit de “pillage”. S’ensuit une altercation (p. 172 sq.) entre les deux auteurs, reflet des attaques de Costar contre Balzac sous le nom de Girac. Balzac s’indigne contre les plagiats répétés de Costar. Ce dernier fait appel à Voiture, qu’il a défendu contre Balzac de son vivant. Ce qui entraîne une confusion générale.

Au spectacle de cette sédition, Apollon rappelle ses censeurs, Vaugelas, Malherbe et Balzac, et renonce à toute velléité de réforme.

L’apaisement provisoire qui s’ensuit ne survit pas à la nouvelle de l’incendie général de la Sorbonne. Elle déclenche l’émoi général, et le désespoir particulier de Richelieu et d’Ogier, qui craignent chacun de voir disparaître leur oeuvre entière. Mais Apollon rassure tout le monde : le feu a été éteint grâce aux bons soins de La ReynieNicolas de La Reynie, premier lieutenant de la police royale, établi en 1667, occupera ce poste jusqu’en 1697. En tant que tel, il est notamment responsable de la surveillance du feu. Mais sa présence dans La Guerre des auteurs est peut-être également une allusion à sa politique répressive à l’endroit des contrefaçons de livres..

Comme Le Parnasse réformé, La Guerre des auteurs se termine en queue de poisson. Apollon rassure Ogier qui croyait son oeuvre perdue : tant qu’on parlera de Balzac, on évoquera sa défense de ce grand auteur. Balzac, Ogier : tels seraient les auteurs dont Guéret considère qu’ils figureront au premier rang dans l’héritage littéraire de son siècle ? “Ici, Nicandre, finit mon songe …”