La Serre

S'il est régulièrement en butte aux sarcasmes de ses pairs, Jean Puget de La Serre (1594-1665) n'en est pas moins une figure dominante du monde des lettres, et cela tant par l'étendue d'une carrière amorcée au tout début du siècle que par l'abondance et la diversité de sa production. Les satires contemporaines le décrivent comme un imposteur qui doit l'essentiel de son succès à un opportunisme effronté. Tout en leur emboîtant le pas, la caricature de Guéret pourrait suggérer également, en contrepartie, l'habileté du "surfeur", qui justifie le regain d'intérêt dont cet auteur fait actuellement l'objet.

Haro sur La Serre !

Comme Gombauld, La Serre, décédé en 1665, est l'un des derniers arrivés au Parnasse de Guéret, où il ne passe pas inaperçu. Cette mise en évidence (p. 32-42) correspond à la multiplication, au début des années 1660, des critiques à son endroit. De la Nouvelle allégorique (1658) au Roman bourgeois (1666), de la Pompe funèbre de Scarron (1660) au Chapelain décoiffé (1665), reviennent inlassablement les mêmes sarcasmes que l'histoire littéraire prendra longtemps à la lettre. Antoine Adam, relayant Maurice Magendie, parle des "sottises" de La Serre, qu'il associe sans hésitation à Nervèze parmi les promoteurs du galimatias.

Il vaut néanmoins la peine d'interroger la portée véritable de cette cabale plus ou moins larvée, dont on notera la remarquable persistance. Des années après sa disparition, alors que ses oeuvres sont déjà tombées dans l'oubli, La Serre continue d'exciter la verve des critiques. Boileau, par exemple, le tient régulièrement en mire. Dans le banquet ridicule (Satire III, v. 176-177), les vers de La Serre récoltent l'approbation indiscrète d'un campagnard qui avoue parallèlement son admiration pour Ronsard et René Le Pays. La Satire IX (v. 72) le place en compagnie de l'obscur Neufgermain au rang de ceux qui fournissent en papier les épiceries. Près de vingt ans après la disparition du prolixe auteur, "un La Serre" refait surface dans Le Lutrin, parmi les autres gloires oubliées que recèle l'arrière-boutique du libraire Barbin (Chant V, v. 150). Enfin, la huitième des Réflexions critiques sur Longin (1693), recourt à la comparaison de La Serre, réputé maître en la matière, pour donner une idée du galimatias que représente la traduction de Pindare proposée par Charles Perrault. Entre temps, François de Callières aura résumé l'opinion de son temps en énumérant les états de service de La Serre, promu au rang de lieutenant de Balzac dans l'Histoire poétique de la guerre renouvelée entre les Anciens et les Modernes (1688) : "Balzac choisit La Serre pour commander le bagage de son armée, à cause de l'admiration que La Serre a toujours eue pour le style de Balzac, et ce bagage était chargé de quantité de phrases ampoulées, de périodes étudiées, et de citations sentencieuses tirées des oeuvres de Balzac, et du galimatias contenu dans cinquante volumes composés par La Serre" (p. 107-108).

Un auteur accordé aux attentes de ses contemporains

En avisant sans préjugé la carrière et la production de cet auteur si mal aimé, on est naturellement amené à se demander s'il méritait tant de sévérité. Tel n'est pas, en tout cas, le verdict des critiques qui ont entrepris, depuis peu, le réexamen de ses écrits.

L'une des raisons de la méfiance qu'éveille le Toulousain Jean Puget de La Serre chez ses concurrents est sans doute sa propension aux réflexes carriéristes. Dès son arrivée à Paris, il inaugure une trajectoire habile qui le propulse simultanément auprès des grands, qu'il célèbre à l'envi dans ses dédicaces flatteuses, et auprès du public auquel il impose son personnage, notamment par le biais de portraits gravés au seuil de ses livres. La teneur de ses premiers écrits, transpositions idéalisées de la chronique des altesses, confirme cette posture publicitaire : des Artifices de la cour (1618) au Bréviaire du courtisan (1631), en passant par Les Amours du Roi et de la Reine (1625) et le Roman de la Cour de Bruxelles (1628), cette production littéraire se fait le miroir de l'ascension sociale de l'auteur. Promu au rang d'Historiographe de France en 1631, La Serre a suivi Marie de Médicis à Bruxelles, avant de devenir le bibliothécaire de Gaston d'Orléans.

Tout en affirmant sa présence à la Cour, Puget de La Serre dirige parallèlement son regard vers la Ville, où il réussit à se faufiler, à la faveur de recueils collectifs (Bouquet des plus belles fleurs d'éloquence, 1624), parmi les grands noms de l'éloquence moderne : Malherbe, d'Urfé, Balzac. Il élargira en outre son influence sur la sphère mondaine naissante en renouvelant la tradition des manuels épistolaires, longtemps confinée au registre de la spécialisation professionnelle. Publié en 1625, son Secrétaire de la Cour, repris par la suite dans des versions adaptées à l'évolution des moeurs et de la langue (Le Secrétaire à la mode, 1640-1648; Le Secrétaire du cabinet, 1653), scellera sa réputation.

Le souci de coïncider avec les principales orientations de son époque explique sans doute les incursions occasionnelles de La Serre dans le registre de la dévotion : Les Douces Pensées de la mort, 1627; Les Pensées de l'éternité, 1628; Les Délices de la mort, 1631. On rattachera indirectement à cette veine L'Esprit de Sénèque qui, dans Le Parnasse réformé, excite l'ire du philosophe stoïque.

Puget de La Serre fut enfin le promoteur de la tragédie en prose avec, entre autres, Thomas Morus (1642) qui recueillit, semble-t-il, davantage qu'un succès d'estime, Le Sac de Carthage (1643), Le Martyre de sainte Catherine (1643), Climène (1643), Thésée (1644). La multiplication de ces essais dramatiques dans un espace temporel restreint souligne le caractère expérimental de l'opération.

Ainsi que le laissent entendre ces indications fragmentaires, Puget de La Serre, même s'il ne fut pas un génie, semble assez éloigné du fantoche ridicule auquel le réduisent ses contemporains. Sa démarche n'est de toute évidence pas celle d'un attardé, embourbé dans les méandres sans fin d'un prétendu "style Nervèze". On pressent bien davantage en lui un élan conquérant doublé d'une forme de créativité qui l'invite sans cesse à rebondir. Son principal défaut, aux yeux de la génération de 1660, est peut-être tout simplement son âge. Né avant le siècle, il reste prisonnier, en dépit de ses efforts d'adaptation, de tournures lexicales, mais aussi de réflexes culturels désormais passés de mode.

Guéret et le "mythe" Puget de La Serre

Mais que reproche-t-on exactement à La Serre ? Outre la quantité de ses oeuvres, dont on laisse entendre qu'elle ne peut que nuire à leur qualité, outre les défaillances d'un style jugé à la fois trop fleuri et trop facile, l'un des griefs les plus courants est celui de servilité. Ce défaut de dignité se manifeste dans l'abondance des épîtres dédicatoires, pratique au demeurant exercée par la majorité des écrivains de ce temps. Il semble cependant que La Serre ait fait montre d'une stratégie particulièrement efficace dans le choix de ses protecteurs. Lui-même n'a garde de s'en défendre : "J'ai été contraint d'avouer, et je l'avoue encore, que j'ai beaucoup plus de peine à choisir les personnes à qui je dois dédier mes ouvrages, qu'à les faire" proclame-t-il dans la préface de son Tacite. Cet art de l'entregent, que ses adversaires interpréteront comme de la franche complaisance, entre clairement dans la visée d'un profit matériel. Comme le note finement Gilles Banderier, La Serre a la singularité de prétendre faire fortune avec la littérature. C'est peut-être ce qui lui sera le moins pardonné. Dans la foulée de Tallemant et de Furetière, Guéret semble, lui aussi, s'indigner de l'instinct commercial qui régit les rapports de La Serre avec ses libraires. De son côté, la parodie du Chapelain décoiffé soulignait non sans malice l'excellent rendement de celui dont "[le] nom seul au Palais nourrit trente familles". Comme si la vénalité n'était pas une cause suffisante d'opprobre, on ajoute à son palmarès l'ignorance qui en fait un plagiaire.

Non seulement Guéret relaie fidèlement toutes ces accusations, mais la charge n'a chez lui rien d'occasionnel. Les mises en cause reflétées dans Le Parnasse réformé rebondissent dans La Guerre des auteurs, où La Serre, en compagnie de Nervèze et Des Escuteaux, prend la tête d'une faction séditieuse. La Promenade de Saint-Cloud se bornera à deux allusions dont la perfidie compense la brièveté. La première évoque la sévérité excessive des satires de Boileau contre des écrivains qui ne la méritent pas, "si vous en exceptez La Serre" (p. 23). La seconde intervient à propos de Balzac, accusé de se prétendre l'auteur de l'Apologie signée par Ogier : "Mais de s'attribuer l'ouvrage d'un homme vivant, c'est ce que je ne puis croire de Balzac; et c'est une entreprise qui n'est jamais tombée que dans l'esprit de La Serre" (p. 76). Dans un cas comme dans l'autre, la réputation désastreuse du polygraphe se présente comme une donnée non sujette à discussion.

C'est précisément la nature mécanique du jugement qui rend ces derniers exemples intéressants. En vilipendant La Serre, Guéret ne s'attaque ni à un concurrent, ni à un confrère indigne que la République des Lettres se devrait de désavouer pour conserver sa crédibilité. A l'exception du Secrétaire, ses ouvrages ne sont plus guère imprimés, ce qui confère une allure fantomatique à la diffamation. En réduisant la personne de l'auteur à une simple figure, celle d'un clown du Parnasse, Guéret va tirer profit des diverses connotations qui lui sont associées. Son instrumentalisation diffère toutefois de celle de la majorité de ses contemporains. La Serre ne représentera pas d'office, chez lui, les aberrations du goût et les prétentions de l'ignorance. Il est l'un des rares critiques à lui donner droit à la parole. Parole impudente, certes, d'un faussaire qui se réclame à haute voix des supercheries les moins avouables et des méthodes les plus douteuses, que sanctionne pourtant un succès à nul autre pareil. On aura remarqué l'ampleur des répliques confiées à La Serre dans Le Parnasse réformé. Son plaidoyer pro domo surprend non seulement par la hardiesse du propos, mais aussi par l'allégresse d'une tonalité vigoureuse qui emporte tout sur son passage. Les accusations de plagiat et de vénalité, loin d'être réfutées, y sont assumées à la faveur d'une force magique, celle d'une "vive imagination" (p. 39) qui réussit non seulement à créer à partir de rien, mais à entraîner des lecteurs sans nombre dans son euphorie illusoire. - "Il est né pour donner à lire" - dira, en guise d'épitaphe, La Muse historique de Jean Loret.

Bien que ses justifications ne suscitent dans un premier temps qu'un sourire dédaigneux, Puget de La Serre finira par réduire ses détracteurs au silence, ce qui est sans doute une manière d'avoir les rieurs de son côté. Guéret ne songe pas une minute à réhabiliter un auteur dont le génie désinvolte va à l'encontre des tendances esthétiques de sa génération. Si à défaut d'un droit de cité, il accorde généreusement un temps de parole à ce Matamore de la sphère lettrée, c'est qu'à travers cette caricature - dont les traits hyperboliques relèvent de l'humour, bien plus que de la la dénonciation indignée - se profilent les circonstances nouvelles de la création : son rapport problématique avec la tradition, l'épineuse négociation entre la part du savoir et les emportements de l'imaginaire, pour ne rien dire des composantes socio-économiques qui régissent de manière toujours plus pressante la carrière des lettres. Dans ce décor livré au flou et à la confusion, Puget de La Serre figure, non pas comme un modèle, mais très certainement comme un témoin.

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