L'ordonnance d'Apollon

L'arbitrage d'Apollon appelé à mettre un terme aux opinions contradictoires est un procédé coutumier du débat "parnassien". Reste à savoir la portée que lui accorde Guéret.

Un procédé formel

L'auteur du Parnasse réformé s'inspire pour sa conclusion de quelques mises en oeuvre antérieures.

Au vu de ces divers cas de figure, il apparaît que Guéret ne démarque pas exclusivement un modèle préexistant dans sa scène conclusive. Sa version du jugement d'Apollon rassemble, dans un bricolage emprunté au style des juristes, divers éléments qu'il a pu trouver ailleurs. La dimension parodique de ces résolutions, qui ne résoudront rien, ne fait pas de doute. Il reste que les décrets alignés ne relèvent peut-être pas tous du seul esprit de raillerie. Avant d'évaluer le discours apparemment dérisoire de cet Apollon en majesté, il convient d'examiner de près l'articulation du texte.

Un simple pastiche ?

L'entrée en matière s'aligne exactement sur la formulation d'une ordonnance royale. Elle commence par l'adresse du souverain à son peuple : "Apollon par la grâce de Jupiter, Roi du Parnasse et de l'Hélicon : A tous présents et à venir, Science galante." (p. 127). Suit l'indication du motif de l'ordonnance, introduite en général par la conjonction "comme" : "Comme il n'y a rien de plus détestable …" (128). Le raisonnement passe ensuite par la justification de la parole autoritaire : "Nous avons toujours eu soin …", l'indication des circonstances précises de l'intervention royale : "ayant appris …", pour aboutir à l'expression de la présente résolution : "Nous avons jugé nécessaire… " dont le caractère irréfutable est affirmé au moyen d'une redondance consacrée : "Nous avons dit, déclaré et ordonné, disons, déclarons, ordonnons …" L'effet plaisant de ce calque ludique semble garanti, ainsi que l'attestera, un siècle plus tard, l'usage qu'en fait encore Voltaire dans l'opuscule intitulé « De l'horrible danger de la lecture » (1765).

Les articles de l'ordonnance, dont la succession thématique reproduit de manière assez libre le plan de l'ouvrage, correspondent à des objets d'importance variable.

Cette variété du propos, et surtout l'amalgame de questions disparates, sans souci de distinguer le genre dont elles relèvent ou l'impact qui leur est lié, interdisent de lire dans l'ordonnance d'Apollon une visée critique cohérente. Amorcées en grande pompe, ces prises de position ne font que récapituler les apories d'une consultation muée en tintamarre. L'arbitrage du "roi du Parnasse" ne réussit ni à réaliser la réforme souhaitée, ni à situer les opinions de Guéret en matière de critique littéraire.

Faut-il en conclure à un relativisme absolu, que traduirait l'option du pastiche et de la dérision ? Mais on a vu que le pot-pourri placé sous l'autorité d'un Apollon passablement imprédictible ne fait pas que distribuer au hasard d'une humeur facétieuse les bons et les mauvais points. Certains enjeux fondamentaux côtoient, dans le jugement du dieu, les polémiques futiles. Le sérieux ou la désinvolture ne semblent pas, en l'occurrence, des critères d'interprétation appropriés.

Le sens de cette conclusion, et partant de toute la fiction littéraire qu'elle résume, est vraisemblablement à saisir en se fondant sur la forme. L'instabilité des jugements de valeur, qui caractérisent le jugement d'Apollon, et que l'on perçoit déjà à maintes reprises dans le corps du texte, pourrait s'interpréter comme l'invite à une approche "modulaire" de l'oeuvre. Le Parnasse réformé équivaudrait avant tout à un cadre conventionnel susceptible d'accueillir des fragments autonomes, comme autant d'instantanés reflétant les composantes multiples, et non nécessairement ajustables, de l'espace littéraire contemporain. Guéret fait ainsi feu de tout bois : aux bons mots certifiés par la tradition, aux traits de satire plus ciblés, il adjoint des questions sensibles, en rapport avec l'évolution des pratiques littéraires contemporaines.

À défaut d'une excursion dans l'espace du merveilleux, le songe du Parnasse se ferait, suivant cette hypothèse de lecture, miroir du quotidien, à la manière d'une plate-forme déroulant une succession de libelles qui, du plus engagé au plus aléatoire, prennent tous part à la cacophonie ambiante. Guéret s'attacherait par conséquent moins à promouvoir l'harmonie de ces mouvements contraires qu'à en représenter les inévitables confrontations et, qui sait, le fécond désordre.