Le Maistre de Sacy traducteur de Térence

En prenant ses distances à l'endroit de ceux qui déplorent la médiocrité des traductions, Térence pourrait exprimer l'hommage de Guéret à l'endroit des traducteurs de Port-Royal.

Térence à Port-Royal

Traduit à diverses reprises au cours du XVIe siècle (Dolet, Baïf, Charles Estienne, Jean Bourlier), Térence continue de figurer, au XVIIe siècle, parmi les modèles latins proposés en classe, en raison du ton naturel de ses dialogues. C'est à ce titre qu'il retient l'attention des pédagogues des Petites Ecoles de Port-Royal. Conformément à une démarche qui privilégie systématiquement un apprentissage partant du connu pour aborder ce qui ne l'est point encore, ils invitent leurs disciples à se familiariser avec les textes latins en s'appuyant sur une traduction.

C'est dans cette perspective que Le Maistre de Sacy propose en 1647, sous le nom de Saint-Aubin, une version française de trois comédies de Térence, l'Andrienne, les Adelphes et le Phormion. Le titre de cet ouvrage en suggère la triple vocation : Comédies de Térence, traduites en français, avec le latin à côté : et rendues très honnêtes en y changeant fort peu de chose. Pour servir à bien entendre la langue latine et à bien traduire en français (Paris, Vve Martin Durand, 1647). L'instrumentalisation du comique latin à des fins pédagogiques invite à l'ajuster aux jeunes esprits, ce qui, suivant la logique du Parnasse réformé, pourrait faire encourir au traducteur les foudres de Martial. On notera pourtant chez Le Maistre de Sacy un souci d'intervenir le moins possible, tout en maintenant en regard de sa version l'original latin. Sous le sceau de l' "honnêteté" qui lui confère désormais sa légitimation, Térence devient une voie d'accès à la langue latine, mais aussi, ce qui mérite d'être noté, un objet d'expérience pour de futurs traducteurs. Cette entreprise sera poursuivie par Etienne Algay de Martignac, qui donne en 1670 la traduction des trois comédies restantes. Si l'initiative de Le Maistre de Sacy est reprise en 1659 par l'abbé de Marolles, qui traduit le théâtre complet de Térence, l'oeuvre du Solitaire n'est pas oubliée pour autant. Elle connaît en 1669 une septième édition, et sera publiée encore au début du XVIIIe siècle. Les options de Le Maistre de Sacy restent donc d'actualité aux yeux de Guéret et de ses contemporains, et cela d'autant plus peut-être que le maître d'oeuvre de la "Bible de Port-Royal", persécuté avec les siens, est embastillé entre 1666 et 1668.

Les hésitations d'un traducteur

Le Maistre de Sacy, qui à diverses reprises confiera à ses proches les incertitudes douloureuses dans lesquelles le plongent ses diverses entreprises de traduction, doit faire face à deux types de difficultés.

La première est d'ordre technique : comment tenir le cap entre les exigences contraires de la liberté, qui seule peut garantir à la traduction sa fluidité et sa cohérence stylistique, et les contraintes que suppose la fidélité à l'original ? La liberté "dégénère en licence", tandis que la fidélité "est un assujettissement qui dégénère en servitude" (Préface du Poème de Saint Prosper sur les Ingrats, 1646).

La seconde difficulté est le partage de tous les Solitaires qui se sont exercés à la traduction : n'y a-t-il pas quelque vanité, pour un chrétien, à viser l'élégance de la forme quand son seul souci devrait être de transmettre le sens d'un auteur ? Si l'on en croit Nicolas Fontaine, c'est Le Maistre de Sacy qui lance le débat. Ses premières traductions des Pères de l'Eglise se signalent en effet par "l'éloquence qui ravissait un peu auparavant tout Paris", ce qui ne manque pas de surprendre ses compagnons, qui finissent toutefois par admettre, en se fondant sur "Cicéron et les autres", que "suivre exactement les paroles d'un auteur" ne doit pas se faire au détriment des exigences de la langue d'arrivée (Mémoires, éd. cit. p. 364-365). Les dix "Règles de la traduction française" rédigées par Le Maistre à l'intention de son disciple Du Fossé, qui poursuivra après lui la traduction de la Bible, font significativement une large place aux qualités stylistiques requises dans le texte d'arrivée. (Fontaine, éd. cit., p. 686-690).

C'est évidemment la traduction du texte scripturaire qui inspire à Le Maistre les plus vifs scrupules. Cette inquiétude est au coeur du dernier entretien rapporté par Nicolas Fontaine, lequel s'inspire pour sa rédaction d'une lettre de son maître spirituel à Barcos. N'est-il pas abusif d'aplanir, par les artifices d'une langue régulière, les aspérités d'un texte dicté par l'Esprit saint ? Qui nous dit que ces défauts apparents ne sont pas précisément porteurs du message divin, dans la mesure notamment où ils imposent au lecteur de reconnaître avec humilité les limites de son intelligence et de sa patience ? (éd. cit., p. 936-944).

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