« Savoir la carte »

Dans le sillage de la Carte de Tendre de Mlle de Scudéry se multiplient les essais de cartographie symbolique liés à l'affirmation d'un champ littéraire moderne.

De la cartographie imaginaire au parcours initiatique

Le recours à la topographie pour rendre compte d'une évolution culturelle encore en cours, et partant difficile à cerner, fait appel à deux supports distincts :

A ce petit panorama il convient de joindre La Carte de la Cour de Gabriel Guéret (1663). Cet opuscule se présente comme une adresse à Hydaspe qu'il s'agit de guider dans les méandres d'un univers subtil, après lui en avoir rappelé les conditions d'accès au gré de certaines étapes obligées : de la case de départ, Noble Sang, il se dirigera vers le Temple de la Renommée, pour embarquer ensuite sur la Rivière de Connaissance en direction de destinations successives, dont la Province de Gentillesses et l'Ile de Plaisirs, à partir de laquelle, grâce à ses talents mondains, il pourra envisager son but ultime, la Ville d'Emploi. La Cour, qui se profile au terme de la quête, apparaît sous la forme d'une collection d'esquisses prosopographiques au miroir desquelles se donne à lire la hiérarchie des valeurs galantes. De la pérégrination symbolique on passe insensiblement au Who's who.

Savoir ? apprendre la carte ?

S'interrogeant sur les origines des cartes littéraires, Charles Sorel considère qu'elles sont peut-être simplement la concrétisation d'un tour de langage: "C'est une façon de parler assez ordinaire entre nous, de dire, Nous savons bien la carte de ce pays-là, pour faire entendre que nous savons bien comment on se gouverne, en quelque lieu, ou en quelque affaire" (éd. cit., p. 229). Schématiser dans le registre emblématique les expériences de l'individu confronté à un environnement instable et énigmatique, c'est reconnaître à la fois la portée et la difficulté d'un bon usage du monde. Il s'agit peut-être moins de répondre à une curiosité occasionnelle que de donner les bases d'une acclimatation rendue indispensable par l'évolution du goût et des modes.

Qu'elles soient graphiques ou textuelles, les cartes de la cour doivent sans doute leur succès à la double réception qu'elles suscitent. Comme l'a relevé Delphine Denis, cette littérature s'adresse aussi bien à celui qui "sait la carte" qu'à celui qui s'efforce de l'apprendre. Le premier goûtera dans la configuration ingénieuse que lui offre le cartographe galant les chiffres subtils d'un monde qu'il n'a plus à décoder. Le second tentera d'y reconnaître les mécanismes qui lui ouvriront les portes de l'espace convoité.

Guéret sait-il la carte ?

"Savoir la carte" semble une expression familière à Guéret. Outre La Carte de la Cour, qui en est la traduction concrète, il la met, par exemple, dans la bouche de Philante, corrigeant une information erronée alléguée par son ami Oronte : "Vous vous expliquez mal, [...] et vous ne parlez point, comme un homme qui devrait savoir la carte des auteurs" (La Promenade de Saint-Cloud, éd. cit., p. 40)

Faut-il dès lors envisager notre auteur du côté des initiés maniant à plaisir les codes du monde littéraire, ou du côté des Hydaspes soucieux d'en pénétrer les arcanes ? La question pourrait du reste se poser également en relation avec son public : à quels lecteurs Guéret destine-t-il ses observations ? On est en droit de considérer qu'il s'adresse par priorité aux mondains, dans la mesure où le registre de la connivence l'emporte nettement, dans chez lui, sur un quelconque discours initiatique.

Cependant, le ton distancié qui est celui du Parnasse réformé et des autres essais qui s'y rattachent invite à situer avant tout l'auteur dans la perspective d'une observation attentive. Sensible aux tendances esthétiques de la modernité, qu'il considère avec une sympathie certaine, Guéret demeure toutefois dans la position du témoin. Si "savoir la carte" constitue de son point de vue un avantage non négligeable, c'est à la manière d'une lunette de spectacle, bien plus que sous la forme d'un quelconque sésame.

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